Le syndrome du canal carpien fait partie des troubles musculo-squelettiques les plus fréquents. Pourtant, lorsqu’une origine professionnelle est envisagée, le passage du diagnostic à la déclaration reste exceptionnel. Une étude publiée par Santé publique France le 1er septembre 2026 mesure précisément cet écart.
Parmi les personnes ayant souffert d’un syndrome du canal carpien, plus de sept sur dix considèrent que leur travail en est la cause principale ou partielle. Mais, dans ce groupe, seule une personne sur dix déclare la pathologie en maladie professionnelle. Pour les professionnels de premier recours, ces résultats posent une question concrète : comment mieux repérer l’exposition professionnelle et informer le patient sans préjuger de la décision de l’Assurance Maladie ?
Syndrome du canal carpien : ce que révèle l’étude de Santé publique France
Le rapport s’appuie sur les éditions 2020 et 2021 du Baromètre de Santé publique France, deux enquêtes téléphoniques réalisées auprès de personnes résidant en France hexagonale. L’échantillon comptait 6 646 personnes âgées de 20 à 64 ans en 2020 et 17 740 en 2021.
Les chiffres doivent donc être bien présentés : il s’agit principalement de symptômes et de parcours déclarés par les répondants, et non d’un registre exhaustif de diagnostics médicaux. Les données ont par ailleurs été recueillies pendant la période de Covid-19, susceptible d’avoir influencé le recours aux soins.
Une pathologie fréquente, mais un recours aux soins incomplet
En 2021, la prévalence des douleurs déclarées liées à un syndrome du canal carpien était estimée à 10 % chez les femmes et 9 % chez les hommes. Un peu plus d’une personne sur dix indiquait en avoir souffert au cours des cinq années précédentes.
L’étude décrit néanmoins un recours aux soins limité :
- seulement six personnes concernées sur dix déclarent avoir consulté au moins un médecin ;
- parmi celles qui ont consulté, 86 % ont vu un médecin généraliste ;
- 36 % ont consulté un rhumatologue et 36 % un chirurgien ;
- 29 % ont consulté un autre professionnel de santé ; parmi ces personnes, 47 % mentionnent un masseur-kinésithérapeute ;
- 15 % des répondants concernés déclarent avoir été opérés.
Le médecin généraliste occupe donc une place centrale dans le parcours. Dans plus de la moitié des parcours sans consultation chirurgicale, il est même le seul médecin rencontré.
Plus de 10 000 reconnaissances en 2023
Le syndrome du canal carpien n’est pas marginal dans les statistiques professionnelles. Selon Santé publique France, il constituait en 2023 la deuxième maladie professionnelle la plus fréquemment reconnue par le régime général, derrière les tendinopathies de la coiffe des rotateurs.
Cette année-là, 10 103 syndromes du canal carpien ont été indemnisés, soit 21 % des 47 434 maladies professionnelles indemnisées par la branche accidents du travail et maladies professionnelles. Le rapport rappelle également que plus de 124 000 interventions chirurgicales du canal carpien ont été recensées en France hexagonale en 2022, tous âges confondus.
Pourquoi le canal carpien reste-t-il si peu déclaré en maladie professionnelle ?
Le contraste mis en évidence par l’étude est net. En 2021, 48 % des personnes interrogées considéraient leur travail comme la cause principale de leur syndrome et 26 % comme une cause partielle. Cela représente au total près de trois personnes sur quatre.
Pourtant, parmi celles qui soupçonnaient une origine professionnelle, 10 % seulement déclaraient avoir déposé une demande de reconnaissance. Lorsqu’une demande avait été déposée, 76 % des répondants indiquaient qu’elle avait abouti à une reconnaissance.
Des symptômes jugés insuffisamment graves
La première raison de non-déclaration est la perception de symptômes ou de douleurs « peu importants », citée par 25 % des personnes concernées. Ce résultat peut s’expliquer par le caractère parfois fluctuant du syndrome : les paresthésies, engourdissements ou douleurs peuvent initialement apparaître la nuit ou lors de certains gestes, puis s’atténuer temporairement.
Une gêne modérée ne signifie toutefois pas qu’il faut ignorer l’exposition. L’interrogatoire professionnel et les mesures de prévention peuvent être utiles avant que la perte de sensibilité, la maladresse ou la diminution de la force ne deviennent permanentes.
Le manque d’information, la peur et la complexité administrative
Trois autres obstacles ressortent du rapport :
- 11 % des personnes ne savent pas comment effectuer la déclaration ;
- 10 % disent avoir peur pour leur emploi ;
- 9 % considèrent les formalités administratives comme trop lourdes.
En 2020, seules 11 % des personnes soupçonnant une origine professionnelle déclaraient avoir reçu un conseil sur la procédure. Lorsqu’un conseil avait été donné, il provenait du médecin généraliste dans 45 % des cas et du médecin du travail dans 26 % des cas.
Ces résultats ne permettent pas de conclure qu’un professionnel particulier est responsable de la sous-déclaration. Ils montrent en revanche qu’une information courte, factuelle et donnée au bon moment peut lever une partie des obstacles.
Le médecin du travail, un interlocuteur encore peu sollicité
Parmi les personnes attribuant leur syndrome au travail, seule une sur cinq indiquait avoir rencontré le médecin du travail. La déclaration était cependant trois fois plus fréquente parmi celles qui l’avaient rencontré : 33 %, contre 10 % dans l’ensemble du groupe concerné.
Cette association ne prouve pas à elle seule un lien de causalité. Elle souligne néanmoins l’intérêt d’une coordination précoce autour de l’exposition, de l’adaptation du poste et du maintien en emploi. Dans l’étude, 28 % des personnes ayant rencontré le médecin du travail indiquaient que celui-ci était intervenu auprès de l’employeur pour adapter ou changer le poste.
Quand un syndrome du canal carpien peut-il être reconnu comme maladie professionnelle ?
Dans le régime général, le syndrome du canal carpien figure dans la partie C du tableau 57 des maladies professionnelles. Un tableau équivalent, le tableau 39, existe pour le régime agricole.
Le tableau 57 vise les travaux comportant habituellement :
- des mouvements répétés ou prolongés d’extension du poignet ;
- des mouvements répétés ou prolongés de préhension de la main ;
- un appui carpien ;
- une pression prolongée ou répétée sur le talon de la main.
Le délai de prise en charge indiqué pour le syndrome du canal carpien est de 30 jours. Ce délai correspond au temps maximal entre la fin de l’exposition au risque et la première constatation médicale de la maladie. La liste des travaux prévue par le tableau est limitative.
Le respect des conditions du tableau ouvre une présomption d’origine professionnelle, mais le médecin ne prononce pas lui-même la reconnaissance. La décision relève exclusivement de l’Assurance Maladie. Lorsqu’une condition du tableau n’est pas remplie, le dossier peut, selon la situation, être examiné par un comité régional de reconnaissance des maladies professionnelles.
Quel est le rôle du médecin généraliste ?
La nouvelle étude recommande explicitement de renforcer la formation des médecins généralistes sur les maladies professionnelles. Leur rôle ne consiste pas à établir juridiquement la responsabilité du travail, mais à repérer une origine possible, documenter la pathologie et permettre au patient d’exercer ses droits.
Interroger le patient sur son activité réelle
La seule mention du métier ne suffit pas toujours. Il est utile de demander au patient de décrire concrètement :
- les gestes répétés pendant une journée habituelle ;
- la force de préhension nécessaire ;
- les postures maintenues du poignet ;
- l’utilisation d’outils vibrants ;
- les appuis directs sur le talon de la main ;
- l’ancienneté de l’exposition et l’évolution des symptômes pendant les repos ou congés.
Cette démarche aide à identifier les facteurs professionnels sans écarter les facteurs personnels, médicaux ou hormonaux susceptibles de contribuer au syndrome.
Établir le certificat médical initial sans attendre une certitude administrative
L’Assurance Maladie rappelle aux médecins que le certificat médical initial constitue une pièce centrale du dossier. Il doit être rédigé dès que la pathologie est susceptible d’avoir une origine professionnelle.
Le certificat doit décrire précisément la pathologie observée. Le médecin n’est pas obligé d’indiquer le numéro du tableau de maladie professionnelle. Il convient également de distinguer le certificat médical initial de l’éventuel avis d’arrêt de travail, qui fait désormais l’objet d’un document séparé.
Orienter vers le médecin du travail et prévenir la désinsertion professionnelle
Une orientation précoce vers le médecin du travail peut permettre d’évaluer les contraintes du poste, de proposer un aménagement ou de préparer une reprise adaptée. Cette coordination est particulièrement importante lorsque les symptômes persistent, que le travail entretient la gêne ou qu’une intervention est envisagée.
Le sujet s’inscrit plus largement dans la prévention des TMS et de la désinsertion professionnelle. Pour compléter cet angle, vous pouvez consulter l’article EREVO consacré à l’absentéisme, aux troubles musculo-squelettiques et au rôle du médecin généraliste.
Comment expliquer la déclaration au patient ?
La procédure peut être résumée en quatre étapes :
- Le patient consulte un médecin, qui établit le certificat médical initial et prescrit les examens utiles.
- Le patient complète le formulaire S6100b de déclaration de maladie professionnelle et adresse son dossier à sa caisse d’assurance maladie.
- Le dossier comporte notamment le certificat médical initial et les examens complémentaires demandés. En cas d’arrêt, les documents correspondants sont également transmis.
- La caisse instruit le dossier et décide du caractère professionnel de la maladie.
Selon l’Assurance Maladie, le patient dispose en principe de deux ans à compter du certificat médical initial l’informant du lien possible avec son activité, ou de la cessation d’activité liée à la maladie si elle est postérieure. La caisse dispose initialement de 120 jours pour instruire un dossier complet. Une procédure supplémentaire peut s’ouvrir lorsqu’un avis du comité régional est nécessaire.
Après reconnaissance, les soins liés à la maladie professionnelle sont pris en charge à 100 % sur la base et dans la limite des tarifs de la Sécurité sociale. Cette formulation est importante : elle ne signifie pas nécessairement que tous les dépassements ou suppléments sont couverts.
Prévenir l’aggravation et sécuriser le parcours de soins
La déclaration administrative ne remplace pas la prise en charge clinique. La Haute Autorité de santé recommande d’identifier les signes de sévérité, les facteurs déclenchants liés aux activités et les diagnostics différentiels.
Dans les formes non sévères, la prise en charge peut associer aménagement des activités, orthèse et infiltration. La chirurgie est notamment envisagée dans les formes sévères ou lorsque les traitements médicaux correctement conduits ne suffisent pas. L’avis du patient informé doit participer à la décision.
Pour les masseurs-kinésithérapeutes souhaitant approfondir l’analyse des douleurs musculo-squelettiques liées au travail, EREVO propose une formation sur la douleur aiguë de l’épaule dans un contexte professionnel. Cette formation ne porte pas sur le canal carpien, mais sur une autre localisation fréquente des TMS professionnels, une prise en charge DPC à 100 % et une indemnisation de 114 € est possible, sous réserve d’agrément, d’éligibilité et de budget disponible.
Questions fréquentes
Le syndrome du canal carpien est-il automatiquement reconnu comme maladie professionnelle ?
Non. Il figure au tableau 57 du régime général et au tableau 39 du régime agricole, mais la caisse vérifie les conditions médicales, le délai de prise en charge et l’exposition aux travaux mentionnés. La décision de reconnaissance appartient à l’organisme d’assurance maladie.
L’électromyogramme est-il obligatoire pour une reconnaissance au titre du tableau 57 ?
L’INRS précise que l’électromyogramme n’est pas obligatoire pour la reconnaissance au titre du tableau 57. Il indique cependant qu’il constitue actuellement le seul examen permettant de démontrer l’existence ou non d’une compression chronique du nerf médian au canal carpien. Son indication reste à apprécier dans le parcours diagnostique.
Le médecin doit-il être certain de l’origine professionnelle avant de rédiger le certificat ?
Non. L’Assurance Maladie demande d’établir le certificat médical initial lorsque la pathologie est susceptible d’avoir une origine professionnelle. Le médecin décrit les constatations médicales ; la caisse statue sur la reconnaissance.
Le patient doit-il obtenir l’autorisation de son employeur pour déclarer la maladie ?
Non. La déclaration est effectuée par le patient auprès de sa caisse. L’organisme informe ensuite l’employeur et recueille les éléments nécessaires à l’instruction du dossier.
Sources
- Santé publique France — Rapport complet sur le parcours de soins et la déclaration du syndrome du canal carpien, septembre 2026
- Santé publique France — Présentation de l’étude, 1er septembre 2026
- Assurance Maladie — Informations destinées aux médecins sur les maladies professionnelles
- Assurance Maladie — Déclaration et instruction d’une maladie professionnelle
- INRS — Tableau 57 du régime général
- Haute Autorité de santé — Optimiser le parcours du patient présentant un syndrome du canal carpien
À retenir
- Plus de 70 % des personnes concernées soupçonnent une origine professionnelle, mais seulement 10 % déclarent leur syndrome du canal carpien en maladie professionnelle.
- Les principaux freins sont la perception de symptômes peu importants, le manque d’information, la peur pour l’emploi et la complexité administrative.
- Le médecin généraliste est le professionnel médical le plus souvent consulté et joue un rôle décisif dans le repérage, l’information et l’établissement du certificat médical initial.
- La reconnaissance relève de l’Assurance Maladie, et non du médecin.
- Une coordination précoce avec le médecin du travail peut favoriser la prévention, l’adaptation du poste et le maintien en emploi.


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