Le bulletin mensuel publié par Santé publique France le 9 septembre 2026 livre un constat en apparence contrasté. Les recours aux soins suivis ont diminué ou sont restés stables pendant l’été. Pourtant, les recours pour idées suicidaires chez les enfants demeurent supérieurs aux niveaux observés les années précédentes. Chez les adultes de 18 à 64 ans, les recours pour angoisse, état dépressif et idées suicidaires restent eux aussi plus élevés.
Pour les infirmiers libéraux, ces données ne sont pas une abstraction statistique. Une modification du comportement, un retrait inhabituel ou une rupture dans le suivi peut être observé au détour d’un soin, parfois avant qu’une demande d’aide explicite ne soit formulée. Que dit exactement le bulletin ? Que peut-on en déduire — et que ne mesure-t-il pas ? Voici les repères utiles pour renforcer le repérage et organiser le relais.
Santé mentale en 2026 : ce que montre le bulletin de septembre
Santé publique France compare les recours enregistrés en juillet et août 2026 avec ceux du mois de juin et avec les niveaux des années précédentes. Deux tendances principales se dégagent.
Chez les enfants : une baisse saisonnière, mais un indicateur toujours élevé
Avec le début des vacances scolaires, les recours suivis par les deux réseaux de surveillance ont diminué en juillet par rapport à juin. Ils sont ensuite restés stables en août. Cette évolution estivale pourrait sembler rassurante si elle était observée seule.
Le point d’attention est ailleurs : les recours pour idées suicidaires chez les enfants restent supérieurs aux valeurs enregistrées les années précédentes, alors que les autres indicateurs demeurent dans leurs fluctuations habituelles. La baisse mensuelle ne suffit donc pas à effacer le niveau inhabituellement élevé de cet indicateur.
Cette distinction est importante pour la pratique. Une variation saisonnière décrit une évolution à court terme ; la comparaison avec les années antérieures replace cette évolution dans une tendance plus longue. Les deux lectures sont nécessaires.
Chez les adultes : une stabilité à un niveau supérieur aux années précédentes
Chez les adultes, les recours pour les différents indicateurs sont restés stables en juillet et en août par rapport à juin. Santé publique France précise néanmoins que, chez les 18-64 ans, les effectifs des recours pour angoisse, état dépressif et idées suicidaires restent supérieurs à ceux des années précédentes.
Autrement dit, « stable » ne signifie pas nécessairement « revenu à la normale ». Le volume ne progresse pas sur les deux derniers mois observés, mais il demeure élevé par rapport aux références historiques. Pour les professionnels de proximité, cette persistance justifie de maintenir une vigilance active au-delà des périodes médiatiquement associées à la santé mentale.
Des données de recours aux soins, pas une mesure de toute la population
Le bulletin repose sur la surveillance syndromique SurSaUD®, alimentée notamment par les passages aux urgences du réseau OSCOUR® et les actes de SOS Médecins. Selon la présentation méthodologique de Santé publique France, ce système collecte et analyse rapidement des données issues du recours aux soins afin de repérer des évolutions inhabituelles.
Cette méthode est particulièrement utile pour suivre une dynamique, mais elle impose plusieurs précautions d’interprétation :
- elle mesure des recours enregistrés par les structures participantes, et non toutes les situations de souffrance psychique dans la population ;
- elle ne permet pas de déduire, à elle seule, la prévalence des idées suicidaires en France ;
- une stabilité des passages aux urgences ou des actes SOS Médecins n’exclut pas une souffrance non exprimée ou prise en charge dans un autre cadre ;
- les comparaisons doivent tenir compte du nombre de jours de chaque mois, ce que fait Santé publique France dans son analyse.
Il faut donc éviter deux raccourcis : transformer les recours en nombre total de personnes concernées, ou conclure qu’une stabilisation mensuelle équivaut à une amélioration générale de la santé mentale.
Pourquoi l’IDEL occupe une place clé dans le repérage
L’infirmier libéral intervient souvent dans la durée et dans l’environnement quotidien du patient. Cette continuité peut faire apparaître des changements que ne révèle pas une consultation ponctuelle : observance qui se dégrade, rendez-vous manqués, désinvestissement, isolement, propos inhabituels ou modification brutale des habitudes.
Le rôle de l’IDEL n’est pas de poser seul un diagnostic psychiatrique. Il consiste à repérer une souffrance, ouvrir le dialogue, apprécier le degré d’urgence dans son champ de compétences et mobiliser le relais adapté. La HAS rappelle, dans ses recommandations sur la dépression de l’adulte, que l’estimation de l’urgence suicidaire nécessite notamment d’interroger la personne sur la fréquence et l’intensité de ses idées ainsi que sur d’éventuels gestes préparatoires.
Des signes à replacer dans leur contexte
Aucun signe pris isolément ne permet de conclure à une crise suicidaire. Une association de changements, leur intensité ou leur caractère inhabituel doivent cependant conduire à approfondir l’échange :
- expression d’un désespoir, d’une inutilité ou d’une absence d’issue ;
- retrait relationnel ou rupture soudaine avec les habitudes ;
- troubles marqués du sommeil ou de l’appétit ;
- perte d’intérêt, fatigue persistante ou négligence de soi ;
- augmentation de la consommation d’alcool ou d’autres substances ;
- abandon de soins, refus de s’alimenter ou désinvestissement, notamment chez la personne âgée ;
- évocation de la mort, d’idées suicidaires ou de préparatifs.
Chez l’enfant et l’adolescent, une rupture scolaire, un isolement, des conduites à risque, des plaintes somatiques répétées ou un changement comportemental majeur peuvent également justifier une évaluation. La HAS consacre une recommandation spécifique aux idées et conduites suicidaires chez l’enfant et l’adolescent, en soulignant la nécessité d’une prise en charge coordonnée et d’un professionnel référent.
Poser une question claire et écouter sans minimiser
Face à un doute, les formulations vagues risquent de laisser la personne seule avec ce qu’elle n’ose pas nommer. Une question directe, posée calmement et sans jugement, permet de préciser la situation : présence d’idées suicidaires, fréquence, intensité, scénario envisagé, accès à un moyen et temporalité.
L’écoute ne doit ni banaliser la souffrance ni promettre une confidentialité impossible à tenir en cas de danger immédiat. Elle vise à maintenir le lien, à comprendre l’urgence et à préparer le relais. La traçabilité des observations, des propos rapportés, des personnes contactées et des décisions prises contribue également à la continuité des soins.
Risque suicidaire : quelle conduite tenir en pratique ?
La réponse dépend de l’intensité du risque, du contexte clinique, de l’existence d’un scénario et de l’accessibilité des moyens. Quelques principes structurent néanmoins la conduite à tenir :
- ne pas laisser seule une personne exposée à un danger imminent ;
- solliciter sans délai une évaluation médicale et contacter le 15 ou le 112 lorsqu’un passage à l’acte paraît imminent ou qu’une urgence vitale est possible ;
- sécuriser l’environnement dans la limite de ses compétences et sans se mettre soi-même en danger ;
- associer l’entourage lorsque cela est approprié, possible et compatible avec la sécurité de la personne ;
- organiser un relais explicite vers le médecin traitant, la psychiatrie, les urgences ou les ressources territoriales ;
- documenter les constatations et vérifier que la continuité de la prise en charge est effectivement assurée.
Le 3114, numéro national de prévention du suicide, est gratuit et accessible 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. D’après le ministère chargé de la Santé, il peut être appelé par une personne en souffrance, son entourage, mais aussi par un professionnel de santé ayant besoin d’un conseil ou d’un avis spécialisé. Il ne remplace pas le SAMU lorsqu’il existe un danger immédiat.
Structurer ses pratiques de repérage et d’orientation
La difficulté ne réside pas seulement dans la connaissance des signes. Elle tient aussi à la capacité de conduire l’entretien, d’évaluer sans dramatiser ni minimiser, d’identifier le bon interlocuteur et d’assurer la continuité du parcours.
EREVO propose aux infirmiers la formation en classe virtuelle Repérage de la dépression et prévention du risque suicidaire. Ce programme de 7 heures travaille l’identification des troubles anxiodépressifs, l’évaluation du risque suicidaire et l’orientation adaptée. La page de la formation affiche une prise en charge DPC à 100 % sous réserve d’agrément, d’éligibilité et de budget disponible, ainsi qu’une indemnisation DPC de 266 € selon les mêmes conditions.
Pour les professionnels souhaitant analyser leurs propres pratiques, la formation e-learning EPP Repérage de la dépression chez l’adulte propose un audit clinique consacré au repérage de l’épisode dépressif caractérisé et à la prévention du risque suicidaire. D’une durée de 6 heures, elle est présentée comme éligible au DPC avec une indemnisation pouvant atteindre 114 €, sous réserve d’éligibilité, d’agrément et de droits disponibles.
Ces deux parcours répondent à des besoins complémentaires : acquérir des repères directement applicables en classe virtuelle ou évaluer et améliorer sa pratique à partir de dossiers patients en EPP.
Questions fréquentes
Une stabilité des recours en juillet et août signifie-t-elle que la situation s’améliore ?
Non. Elle indique que les effectifs n’ont pas augmenté par rapport au mois de juin, après prise en compte de la différence du nombre de jours. Santé publique France précise que plusieurs indicateurs demeurent supérieurs aux années précédentes.
Le bulletin mesure-t-il le nombre total de personnes ayant des idées suicidaires ?
Non. Il suit des recours enregistrés aux urgences et par SOS Médecins. Les personnes qui ne sollicitent pas ces services ne sont pas comptabilisées dans ces indicateurs.
Un professionnel de santé peut-il appeler le 3114 ?
Oui. Le 3114 est aussi destiné aux professionnels qui recherchent des informations sur la prévention du suicide ou un avis spécialisé. En présence d’un danger immédiat, il convient de contacter les services d’urgence via le 15 ou le 112.
Sources
- Santé publique France — Santé mentale, bulletin mensuel du 9 septembre 2026
- Santé publique France — Qu’est-ce que la surveillance syndromique ?
- Haute Autorité de santé — Dépression de l’adulte : repérage et prise en charge initiale
- Haute Autorité de santé — Idées et conduites suicidaires chez l’enfant et l’adolescent
- Ministère chargé de la Santé — Le numéro national de prévention du suicide
À retenir
- En juillet et août 2026, la stabilité ou la baisse saisonnière des recours ne masque pas le maintien de plusieurs indicateurs à un niveau supérieur aux années précédentes.
- Les données SurSaUD® décrivent les recours aux urgences et à SOS Médecins ; elles ne mesurent pas toutes les situations de souffrance psychique dans la population.
- L’IDEL peut jouer un rôle décisif en repérant les changements, en ouvrant le dialogue et en organisant rapidement le relais.
- Le 3114 est accessible gratuitement 24 h/24 et 7 j/7, y compris aux professionnels ; le 15 ou le 112 reste le recours en cas de danger immédiat.




